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Je suis né trop tôt dans un monde trop vieux

Théâtre Dunois : Comment es-tu entré dans ce projet autour de Satie

Ezequiel Spucches : A l’ origine se sont les Jeunesses Musicales de France qui  ont voulu monter ce spectacle pour leur réseau de diffusion en France, et particulièrement pour le festival MINO. Ils ont trouvé le livre disque magnifique et ont pensé que c’était très pertinent de le mettre en scène. Ils m’ont proposé de faire le spectacle. J’ai tout de suite été très enthousiaste à l’idée de faire entrer le jeune public dans mon univers musical. Le mélange des textes de Carl Norac et de la musique de Satie crée pour moi une atmosphère, une bulle de poésie particulière. On a alors eu envie avec les deux comédiennes, Linda Blanchet et Laure Gouget, que le spectacle continu d’exister en dehors du réseau JMF.

Th.D. : Dans quelle mesure la musique d’Eric Satie est-elle pertinente pour le jeune public ?

E.S. : Il  y a beaucoup de musiques, dites classiques, qui peuvent être accessibles aux enfants. Peut-être pas toutes, je pense qu’un concerto de Brahms qui dure 50 min n’est pas forcement fait pour des enfants. Bien que certaines pièces de Brahms sont accessibles, comme la 15e valse de l’opus 39 qui est extrêmement connue. Elle a été adaptée pour être chantée. Il y a beaucoup de musiques classiques qui sont dans l’univers des enfants, Mozart, Beethoven…

Ce qui est pertinent chez Satie, au delà de la musique en soit, c’est aussi son univers. Le personnage est un peu farfelu et loufoque. Il adore les traits d’esprit, les jeux de mots… Il a une espèce de poésie particulière. Tout ceci est très proche de l’univers des enfants.

Son sens de l’humour et son côté excentrique était célèbre. Tout le monde savait que Satie était particulier.  Et c’est d’ailleurs ça qui faisait son charme.  Stravinsky parle de sa rencontre avec lui en disant que ce personnage l’a tout de suite séduit. Les autres artistes de  l’époque, aussi bien les musiciens que les peintres ou les écrivains, considéraient  Satie comme quelqu’un d’incontournable. Après, il ne faut pas réduire Satie à un personnage sympathique. C’est plus complexe que ça.

Le texte de Carl Norac répond par lui même à cette question. Il est parti de l’élément musical du compositeur mais aussi de tout l’univers qui gravitait autour : les textes, les annotations. Dans « Sport et divertissement » Satie a accompagné les 21 petites pièces par des petits poèmes ou phrases absurdes. Par exemple dans « Le réveil de la mariée », il écrit comme  annotations sur la partition :

« Un  chien danse avec sa fiancée »,

« Entendez-vous ce lapin qui chante »,

« Le rossignol  est dans son terrier »,

«  Le hibou allaite ses enfants »,

« Le marcassin va se marier »,

« Moi j’abats des noix à coup de fusil ».

Ici on voit bien qu’il a fait un cadavre exquis.

Il  y a une évolution de l’utilisation des mots chez Satie. Dès le départ, dans les premières années de sa vie à Montmartre, il avait envie de remplacer les indications italiennes des partitions : vivacce devient vif. Puis,  petit à petit Piano est devenu avec le bout de la pensée. A un moment donné le texte a pris de plus en plus de place, jusqu’à ce qu’il prenne son  indépendance vis-à-vis de l’écriture musicale. Il est devenu un élément artistique en soit qui n’est plus superposé à la musique. Vers la fin de son œuvre Satie interdisait de lire à voix haute les annotations de ses partitions pendant l’exécution des morceaux. On a presque l’impression qu’il avait peur que ses textes prennent le pas sur sa composition. Et en même temps, on peut se demander pourquoi quelqu’un de si libre parle d’interdiction. Il l’a fait avec beaucoup d’humour il dit « A quiconque je défends de lire, à haute voix, le texte, durant le temps de l’exécution.  Tout manquement à cette observation entraînera ma juste indignation contre l’outrecuidant. Il ne sera accordé aucun passe-droit ». On sent qu’il n’est pas très sérieux quand il dit ça.

Th.D. : Vous-avez en quelque sorte, fait la démarche inverse avec le spectacle. Vous êtes parti des textes pour recréer un univers.

E.S. : L’écriture de Carl Norac part en effet des sous-textes de Satie et d’éléments biographiques, pour créer quelque chose de complètement poétique. On n’est pas dans la pédagogie ni dans l’explication. C’est avant tout une démarche artistique. Certaines images marquantes du personnage sont restées :

La pauvreté : c’était une réalité dans sa vie, et qui en même temps était un choix. Il a par exemple refusé la commande de « Sport et divertissement » parce que la somme qu’on lui proposait était trop excessive. Il pensait qu’il y avait forcement quelque chose de loucheL’éditeur a du négocier à la baisse le contrat.

Les lettres : Satie a énormément écrit. Il s’écrivait des lettres à lui-même.

L’amour : le seul amour (avoué), de sa vie qu’on connaisse était Suzanne Valadon, peintre de l’époque  et mère d’Utrillo.

Th.D. : Qu’est ce que c’est pour un pianiste de jouer du Satie ?

E.Z. : C’est très agréable. C’est une écriture qui se défait de tout artifice. On ne peut plus se cacher derrière la virtuosité. Il faut aller à l’essentiel. Mais c’est ce qui a plu aux autres musiciens de l’époque. Il était en réaction contre Wagner et toute l’école postromantique qui était très grandiloquente. Satie revient à quelque chose de beaucoup plus épuré et finalement à quelque chose qui  correspond à notre époque. Il y a certaines choses très difficiles à apprendre par cœur. Dans l’ouverture que je joue « Petite ouverture à danser »,  le développement harmonique est très complexe. C’est simple mais il y a beaucoup de modulations,  jouer du Satie c’est aussi difficile pour cette raison,  il faut apprendre à aller à l’essentiel. Personnellement ça m’a appris à voir autrement les pièces de Debussy, de Poulenc et de Ravel. Il a beaucoup influencé tous ces compositeurs là, sans pour autant faire école. En littérature également, il a selon moi annoncé l’écriture d’Ionesco. Il y a une phrase de Satie qui résume un peu sa vie, il dit : « Je suis né trop tôt dans un monde trop vieux ». Il était clairvoyant. Il osait imaginer des choses qui n’allaient s’imposer comme une évidence que beaucoup plus tard.

Samedi 21 mai à 18h00

Dimanche 22 mai à 16h00

Interview réalisée par Elsa Nadjm

Erik Satie par Man Ray et Jean Wiener

Mr Satie, sera au Théâtre Dunois du 18 au 22 mai 2011.                                                    Un étrange et curieux personnage à faire découvrir aux enfants!