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Je laisse danser à travers moi

 

Entretien avec Claude Magne, danseur du spectacle Rivages d’Outre Monde, réalisé le samedi 15 Janvier, lors de la conférence Arts et Culture de la Terre, au Théâtre Dunois.

Théâtre Dunois : Tu as commencé la danse assez tard je crois. Comment es-tu arrivé à cet art, et pourquoi ?

Claude MAGNE : J’ai vraiment commencé la danse en tant que discipline à l’âge de 20 ans. C’est un parcours de vie. Je n’ai jamais fait la différence entre la danse et mon existence. Je suis arrivé à la danse un peu par hasard. C’était quelque chose de complètement inconnu dans ma famille. J’ai par contre été sportif de haut niveau jusqu’à l’âge de dix-neuf ans. J’ai été confronté au dopage, alors j’ai arrêté. J’ai voulu en finir avec la performance.

A l’âge de vingt ans j’ai décidé de partir un an en Amérique du sud pour me couper de la société française et voir finalement qui j’étais. Là bas j’ai rencontré des indiens avec qui j’ai vécu pendant quatre mois

Th.D : J’ai cru comprendre que cette rencontre avec les indiens, relève d’un joli hasard.

C.M : Oui, comme beaucoup de choses dans ma vie  d’ailleurs. Tout s’est toujours fait selon le hasard. C’est un peu romanesque. J’étais à Iquitos, au Pérou et voulais remonter en Equateur. J’ai donc pris un bateau pour traverser la jungle par la rivière. En chemin on a croisé une vedette militaire. A ce moment là j’ai entendu le déclenchement des chargeurs de fusils automatiques. J’ai alors compris que j’étais monté sur un bateau de trafiquants. Je me suis un peu planqué. Les trafiquants ont donné de l’argent à l’armée et ont continué la route. Mais ils étaient tout de même contrariés que j’aie vu leur manière de faire. Ils se sont donc arrêtés et m’ont dit de descendre. Je me suis retrouvé là, au milieu de la jungle (rire). J’ai vu le bateau partir. Il fallait bien que je fasse quelque chose quand même. Je n’étais pas paniqué. J’avais eu d’autres mésaventures pendant cette année là. Ce n’était pas bien grave, mais j’étais loin de tout lieu d’habitation. Il s’est avéré que des indiens habitaient près des berges de la rivière.

Ils m’ont assez facilement intégré. C’était assez marrant par ce qu’ils n’étaient pas surpris de me voir. Ils rencontraient de temps en temps des blancs. Le tourisme avait déjà un petit peu commencé à l’époque. Certains chefs de village s’improvisaient guide touristique en amenant deux ou trois blancs quelques jours dans la jungle.

Th.D : Comment communiquiez vous ?

C.M : Ils savaient parler l’espagnol, mais entre eux ils parlaient le jivaro. Ils m’ont très vite dit que j’étais comme eux. Je ne sais pas ce qu’ils entendaient par là, si ce n’est que je me sentais très à l’aise et que j’avais la sensation, dans ce voyage, de revenir à mes origines. J’étais mieux là qu’en France.

Th.D : As-tu expérimenté la danse avec les indiens ?

C.M : Oui. Il y avait une interdiction totale dans la tribu de se disputer. Dès que l’un des leurs critiquait quelqu’un d’autre, il prenait un coup sur la tête. Il était interdit de semer la zizanie dans le village. Une fois par mois, pendant quatre jours ils se réunissaient  autour d’une zone d’herbe pour tourner et danser. C’est à ce moment là qu’ils pouvaient s’harmoniser en exprimant les conflits latents du groupe. Le chaman, qui était aussi le chef du village, apaisait les discordes avec du tabac et des rituels. Chacun vidait sa rancoeur, et c’était reparti jusqu’à la prochaine pleine lune. J’ai participé plusieurs fois à ce rituel, jusqu’à atteindre des catharsis. Quatre jours sans s’arrêter, en plein milieu de la jungle, ça fait tourner la tête et entraîne des modifications des états de conscience.

Suite à cela, un autre chaman du village a proposé de m’initier. Il m’a enseigné la communication avec certaines plantes. Il affirmait qu’elles pouvaient nous parler. J’ai donc fait des retraites dans la forêt.

Au bout de quatre mois j’ai eu envie de rentrer en France. Cela faisait un an que j’étais parti. J’avais surtout envie d’apprendre.  En voyage j’étais tout le temps errant. J’ai appris que le mot danse vient du sanscrit « Tinjan » qui veut dire errer de ci de là. Donc j’étais peut-être en état de danse permanent, je ne savais pas alors, qu’outre l’ivresse, la danse c’est aussi pouvoir voyager, donc maîtriser un certain transport de l’être.

J’ai dansé avec les indiens et je j’ai réalisé que je voulais apprendre par le corps, mais rester un voyageur, vivre pleinement ma condition humaine, rencontrer d’autres humains et communier avec tous les êtres, voyager, dialoguer avec toutes les composantes d’un être humain et élaborer peu à peu des connaissances. Je suis alors rentré en France pour danser.

Th.D : Qu’as-tu fait une fois revenu en France ?

J’ai alors commencé à prendre des cours de jazz et de danse classique. Je me suis retrouvé à vingt ans, en collant noir et t-shirt blanc, tout raide, au milieu de jeunes filles de treize ans. Cela n’a pas du tout marché. Alors j’ai découvert la danse contemporaine et j’ai rencontré des gens qui avaient un vrai parcours. Certains avaient connu la guerre et se posaient beaucoup de questions en tant qu’être humain, ces grandes personnes ne concevaient pas de séparation entre le corps et l’esprit. A partir de la culture occidentale elles suivaient une vision du monde qui n’était pas éloignée de celle des indiens. J’ai par exemple été formé par Karin Waehner et ses successeurs dans le courant de l’expressionnisme allemand. Un jour un chorégraphe m’a accepté comme danseur et j’ai commencé un parcours d’interprète au sein d’une compagnie. Puis, en 1989, j’ai crée ma propre compagnie et réalisé une centaine de spectacles.

Depuis je n’ai pas cessé d’être danseur chorégraphe. Mais parallèlement à ça, il y a eu pour moi deux expériences fondamentales : tout d’abord, l’émergence de la parole à travers la psychanalyse. J’ai suivi une cure psychanalytique pendant huit ans. J’ai alors vraiment pu faire l’expérience de ce qu’est une parole qui émerge. La deuxième expérience est ma rencontre, il y a vingt-cinq ans, avec un maître zen. Il m’a entièrement formé à la méditation, et m’a également demandé de lui succéder. Maintenant j’enseigne le zen, dans la tradition Soto.  Cet homme, Jacques BROSSE est mort il y a trois ans maintenant. Je l’ai accompagné durant son agonie pendant trois jours. J’étais  face à quelqu’un de complètement libéré. Il abordait la mort de façon très joyeuse. Sur son lit de mort, dans son corps de quatre-vingt-dix ans, complètement défait, dans son agonie, il dansait. Et là, j’ai reçu une leçon de danse incommensurable et bouleversante. Comme  je dois lui succéder, j’enseigne en son nom le bouddhisme zen. Je suis devenu un passeur, la partie visible d’une transmission invisible. Je me sens dépossédé de moi-même, et je laisse passer. Cet évènement qui fait de moi un maillon m’a complètement replongé dans ce que j’avais reçu plus jeune : toute l’initiation avec les indiens.

Cette initiation n’avait pas été perdue. J’avais été contacté deux ou trois fois par des guérisseurs indiens qui étaient en Europe. Je ne sais pas comment, mais ils arrivaient à me trouver pour faire des sessions. Il y avait donc, de façon magique, des choses qui continuaient. Ces guérisseurs m’ont dit un jour qu’autour de cinquante ans je devrais me  rapprocher d’eux. Mon maître est mort lorsque j’avais cinquante ans. Le fait d’avoir vécu sa mort et d’être devenu un passeur m’a détaché pour l’instant de mon parcours habituel de chorégraphe. Je me suis finalement retrouvé face à la danse pour un nouveau départ. Je laisse danser à travers moi. Depuis je rencontre beaucoup d’africains qui me disent : « ta danse, c’est exactement ce qu’on fait ! » ou « je sais ce que vous faites monsieur, ce sont les danses de nos ancêtres ! ».

Je viens d’être contacté par un guérisseur colombien qui vit à Barcelone. Il veut qu’on se retrouve pour danser sous son tipi et faire des rites de guérison spirituelle. Certains me disent : « ça me soigne quand tu danses ». Mais moi, je ne comprends rien à tout ça.

Ce dont je suis certain, c’est que ces expériences fondatrices m’amènent aujourd’hui à être simplement le canal de quelque chose, à l’accepter pleinement. En trente ans de pratique, je pense que des choses se sont déposées et ont muri. Les connaissances sont intégrées et me servent de quille pour ne pas perdre pied. C’est un peu comme sur un voilier, la quille permet de rester stable, et de gîter fort s’il y a beaucoup de vent. J’ai eu de la chance, avoir connu ces gens, ces maîtres qui se sont occupés de moi et m’ont transmis des connaissances. Et je peux laisser gîter le navire. Je n’en fini pas de voir où cela peut aller. Et je n’ai qu’un désir, c’est de laisser faire. C’est tellement beau et tellement grand.

Entretien réalisé par Elsa Nadjm

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