Archives de la Catégorie Conversations

Ville sonore

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Bubaropolis
Samedi 26 novembre à 18:00 | Dimanche 27 novembre 16:00

Interview sonore

Merci à Claudio Bettinelli, Maxime Echardour Roméo Monteiro et toute l’équipe du Trio de Bubar

Interview réalisée par Elsa Nadjm

Je suis né trop tôt dans un monde trop vieux

Théâtre Dunois : Comment es-tu entré dans ce projet autour de Satie

Ezequiel Spucches : A l’ origine se sont les Jeunesses Musicales de France qui  ont voulu monter ce spectacle pour leur réseau de diffusion en France, et particulièrement pour le festival MINO. Ils ont trouvé le livre disque magnifique et ont pensé que c’était très pertinent de le mettre en scène. Ils m’ont proposé de faire le spectacle. J’ai tout de suite été très enthousiaste à l’idée de faire entrer le jeune public dans mon univers musical. Le mélange des textes de Carl Norac et de la musique de Satie crée pour moi une atmosphère, une bulle de poésie particulière. On a alors eu envie avec les deux comédiennes, Linda Blanchet et Laure Gouget, que le spectacle continu d’exister en dehors du réseau JMF.

Th.D. : Dans quelle mesure la musique d’Eric Satie est-elle pertinente pour le jeune public ?

E.S. : Il  y a beaucoup de musiques, dites classiques, qui peuvent être accessibles aux enfants. Peut-être pas toutes, je pense qu’un concerto de Brahms qui dure 50 min n’est pas forcement fait pour des enfants. Bien que certaines pièces de Brahms sont accessibles, comme la 15e valse de l’opus 39 qui est extrêmement connue. Elle a été adaptée pour être chantée. Il y a beaucoup de musiques classiques qui sont dans l’univers des enfants, Mozart, Beethoven…

Ce qui est pertinent chez Satie, au delà de la musique en soit, c’est aussi son univers. Le personnage est un peu farfelu et loufoque. Il adore les traits d’esprit, les jeux de mots… Il a une espèce de poésie particulière. Tout ceci est très proche de l’univers des enfants.

Son sens de l’humour et son côté excentrique était célèbre. Tout le monde savait que Satie était particulier.  Et c’est d’ailleurs ça qui faisait son charme.  Stravinsky parle de sa rencontre avec lui en disant que ce personnage l’a tout de suite séduit. Les autres artistes de  l’époque, aussi bien les musiciens que les peintres ou les écrivains, considéraient  Satie comme quelqu’un d’incontournable. Après, il ne faut pas réduire Satie à un personnage sympathique. C’est plus complexe que ça.

Le texte de Carl Norac répond par lui même à cette question. Il est parti de l’élément musical du compositeur mais aussi de tout l’univers qui gravitait autour : les textes, les annotations. Dans « Sport et divertissement » Satie a accompagné les 21 petites pièces par des petits poèmes ou phrases absurdes. Par exemple dans « Le réveil de la mariée », il écrit comme  annotations sur la partition :

« Un  chien danse avec sa fiancée »,

« Entendez-vous ce lapin qui chante »,

« Le rossignol  est dans son terrier »,

«  Le hibou allaite ses enfants »,

« Le marcassin va se marier »,

« Moi j’abats des noix à coup de fusil ».

Ici on voit bien qu’il a fait un cadavre exquis.

Il  y a une évolution de l’utilisation des mots chez Satie. Dès le départ, dans les premières années de sa vie à Montmartre, il avait envie de remplacer les indications italiennes des partitions : vivacce devient vif. Puis,  petit à petit Piano est devenu avec le bout de la pensée. A un moment donné le texte a pris de plus en plus de place, jusqu’à ce qu’il prenne son  indépendance vis-à-vis de l’écriture musicale. Il est devenu un élément artistique en soit qui n’est plus superposé à la musique. Vers la fin de son œuvre Satie interdisait de lire à voix haute les annotations de ses partitions pendant l’exécution des morceaux. On a presque l’impression qu’il avait peur que ses textes prennent le pas sur sa composition. Et en même temps, on peut se demander pourquoi quelqu’un de si libre parle d’interdiction. Il l’a fait avec beaucoup d’humour il dit « A quiconque je défends de lire, à haute voix, le texte, durant le temps de l’exécution.  Tout manquement à cette observation entraînera ma juste indignation contre l’outrecuidant. Il ne sera accordé aucun passe-droit ». On sent qu’il n’est pas très sérieux quand il dit ça.

Th.D. : Vous-avez en quelque sorte, fait la démarche inverse avec le spectacle. Vous êtes parti des textes pour recréer un univers.

E.S. : L’écriture de Carl Norac part en effet des sous-textes de Satie et d’éléments biographiques, pour créer quelque chose de complètement poétique. On n’est pas dans la pédagogie ni dans l’explication. C’est avant tout une démarche artistique. Certaines images marquantes du personnage sont restées :

La pauvreté : c’était une réalité dans sa vie, et qui en même temps était un choix. Il a par exemple refusé la commande de « Sport et divertissement » parce que la somme qu’on lui proposait était trop excessive. Il pensait qu’il y avait forcement quelque chose de loucheL’éditeur a du négocier à la baisse le contrat.

Les lettres : Satie a énormément écrit. Il s’écrivait des lettres à lui-même.

L’amour : le seul amour (avoué), de sa vie qu’on connaisse était Suzanne Valadon, peintre de l’époque  et mère d’Utrillo.

Th.D. : Qu’est ce que c’est pour un pianiste de jouer du Satie ?

E.Z. : C’est très agréable. C’est une écriture qui se défait de tout artifice. On ne peut plus se cacher derrière la virtuosité. Il faut aller à l’essentiel. Mais c’est ce qui a plu aux autres musiciens de l’époque. Il était en réaction contre Wagner et toute l’école postromantique qui était très grandiloquente. Satie revient à quelque chose de beaucoup plus épuré et finalement à quelque chose qui  correspond à notre époque. Il y a certaines choses très difficiles à apprendre par cœur. Dans l’ouverture que je joue « Petite ouverture à danser »,  le développement harmonique est très complexe. C’est simple mais il y a beaucoup de modulations,  jouer du Satie c’est aussi difficile pour cette raison,  il faut apprendre à aller à l’essentiel. Personnellement ça m’a appris à voir autrement les pièces de Debussy, de Poulenc et de Ravel. Il a beaucoup influencé tous ces compositeurs là, sans pour autant faire école. En littérature également, il a selon moi annoncé l’écriture d’Ionesco. Il y a une phrase de Satie qui résume un peu sa vie, il dit : « Je suis né trop tôt dans un monde trop vieux ». Il était clairvoyant. Il osait imaginer des choses qui n’allaient s’imposer comme une évidence que beaucoup plus tard.

Samedi 21 mai à 18h00

Dimanche 22 mai à 16h00

Interview réalisée par Elsa Nadjm

Au fil… des histoires

Rencontre avec Elsa Solal, auteur du texte des Contes à ouvrir le temps-Chantier Théâtre (présenté du 23 mars au 3 avril au Théâtre Dunois).

Théâtre Dunois : Que retiens-tu de ton travail avec le Chantier Théâtre ?

Elsa Solal : C’est d’abord l’histoire d’une rencontre avec Florence Lavaud, metteur en scène, et avec son équipe, avec des gens, un public, un territoire, et la volonté d’inscrire le théâtre dans un lieu de vie et dans le monde ! J’aime beaucoup écrire pour quelqu’un, ici , écrire pour deux comédiens que je trouve excellents! C’est un plaisir, en sachant qu’il y aura un vrai travail de mise de scène, c’est encore un plus grand plaisir, une belle aventure…

Th. D : Avant d’écrire la pièce, la compagnie et toi êtes allées récolter des légendes en Dordogne puis en Bretagne. Qu’est ce qui t’a le plus marqué dans cette démarche?

E.S : Cette démarche : c’est un peu comme être aux aguets, mener une enquête, aller à la rencontre des gens, écouter la manière dont ils racontent les contes et les légendes, la façon dont ces histoires les ont nourris…

J’ai souvent, dans mon chemin, travaillé sur les mythes, c’est une matière extraordinaire; j’aime chercher dans l’écriture, les points de rencontre et de rupture entre les langues, les époques, les traditions et la modernité, les récits fondateurs et l’actualité. Ecrire c’est toujours une démarche de recherche, de recomposition d’une mémoire : faire avec sa part d’oubli ou de métamorphose …

Pour répondre à ta question, il y a des temps différents, ceux de la rencontre et des interviews, celui de la digestion et de l’écriture solitaire, mais bien sur qu’il y a des éléments racontés que l’on retrouve dans le texte! Puis il y a une sorte d’alchimie… qui se produit après les rencontres: l’écriture puis la mise en scène, puis les allers-retours,  le public… c’est magique !

Th. D : Y a-t-il des récits qui ont attiré ton attention?

E.S : Les arbres en Dordogne… m’ont raconté plein d’histoires.  Ce qui importe c’est le passage, la circulation, la transformation, le mouvement de ces histoires, qui ne sont jamais fixées sur une identité rigide, mais se réinventent au fil du temps et des gens qui les racontent… les contes nous arrivent à travers plusieurs siècles; ils sont l’immense réservoir accumulé par une civilisation. C’est cette richesse que nous retrouvons dans les phases successives de ce travail: récit oral, transmission, écriture, mise en scène et de nouveau oralité du théâtre…

Th. D : Dans quelle mesure le corpus d’histoires récolté t’a t-il servi pour écrire la pièce?

E.S : Mes lectures, mes recherches, les interviews faites, les rencontres, mes rêves, la peinture, des dessins, la musique, tout sert…L’écrivain met tout dans sa marmite…

Après il faut doser, et encore une fois réinventer. Une scène de la pièce vient d’un rêve d’une petite fille, le personnage de la dame blanche et la forêt viennent de Dordogne, l’Ankou : la mort,  la sirène de Dahut et les korrigans viennent de Bretagne, le maître du temps vient d’Orient  et l’histoire de la quête du jeune homme est universelle …

Th. D : Dans quelle mesure t’es-tu détachée de toutes ces histoires?

E.S : Je me suis détachée, dans la réinvention de la forme traditionnelle du conte au théâtre, comment garder ce cadre, et trouver des points d’écart? Comme le conteur par exemple ami du héros, le héros et son rapport à l’histoire, sa révolte; le narrateur qui ne peut plus raconter, les décalages et mises en abîme dans la langue, les scansions fréquentes et déterminantes comme dans les « Milles et une nuits », – ici  utilisées pour marquer la modernité d’un feuilleton au théâtre.

Th. D : Quelle place tient le jeune public dans ton adresse d’écrivain ? Qu’est ce qu’écrire pour le jeune public selon toi ?

E.S : J’avais déjà écrit un texte sur une commande d’Agnès Desfosses et j’avais ressenti cette même joie : à entendre rire, ou crier de peur, ou s’attendrir une salle d’enfants, avec leurs parents parfois, et ce lien qui passe entre la scène et la salle…et entre eux. Là aussi c’est un grand bonheur, de sentir tout cela, mais c’est un travail d’une grande exigence, presque encore plus difficile que d’écrire pour des adultes. J’ai aussi écrit pour France Culture des textes pour jeune public,  j’ai écrit un roman “Olympe de Gouges” dans une très belle collection d’Actes sud junior, (ceux qui ont dit non), et j’en prépare un pour septembre sur les amérindiens. Le jeune public c’est un public comme le public adulte, mais en plus sensible, plus exigeant encore!  Mais si généreux!

Interview réalisée par Elsa Nadjm

Elsa Solal:

Dernière parution : “Olympe de Gouges”, Actes Sud junior, A Paraître en septembre : “Non au massacre des indiens” Actes Sud junior.

L’oeil du Cyclope

Marco Codjia-Fada, slameur bordelais, est l’auteur des textes de la pièce Et alors si je savais, créé par la Compagnie Fabre Sènou. Nous revenons avec lui sur ses textes.

Théâtre Dunois : La pièce commence avec une figure assez particulière et effrayante, celle du cyclope. Peux-tu nous en dire plus ?

Marco Codjia-Fada : Je fais référence à l’expression : l’œil du cyclone. C’est dans le cyclone, le centre du tourbillon, un endroit de calme au milieu d’une tempête. L’œil du cyclope est un jeu de mot avec l’œil du cyclone. L’œil du cyclope c’est l’Occident. C’est un endroit de calme relatif au milieu d’une tempête. L’Occident est un endroit préservé par rapport au reste du monde où la vie est plus dure et plus brute. C’est pour ça que ce texte ouvre la pièce. Il donne un point de vue de l’Occident, et surtout un point de vue de certains Africains qui désireraient venir ici au calme. Mais l’Occident n’est pas un pays calme, il est lui aussi sauvage. Un calme relatif y règne dans lequel il faut connaître les codes. Dans le dernier texte de la pièce je parle du trajet d’un Africain qui, après de nombreuses années, se sent bien ici. Alors évidemment il est possible de se sentir heureux en étant africain en France, et en Occident en général, mais ça n’est pas du tout une évidence. On peut très bien vivre des choses traumatisantes.

Th.D : C’est ce qui est d’ailleurs agréable dans la pièce, tu n’as pas un discours tranché et caricatural.

M. C-F : Bien sûr. Dans la mesure où on est quatre, avec quatre discours assez différents, mon discours ne pouvait être univoque. Il était nécessaire de mettre de la distance. Par exemple, je n’ai jamais écrit des textes aussi cool que ça. J’ai dû moi aussi m’adapter dans mon écriture au propos général de la pièce. Je ne fais que des allusions, alors que d’habitude je vais beaucoup plus loin dans l’âpreté. Je dis les choses plus clairement. Là, je les ai un peu cachées, pour que ce soit écoutable par le plus grand nombre et pour que cela convienne aussi au discours de Norbert, Caroline et Mathias.

Th.D. : Une autre figure qui apparaît dans tes textes et celle de « l’homme pressé ». Peux-tu nous en dire plus ?

M. C-F : L’homme pressé est un mec qu’on a vu à Cotonou. Norbert m’a raconté son histoire et j’ai eu envie d’écrire sur lui. C’est un fou qui marche dans la rue torse nu, en guenille. Il marche tout droit, hyper vite. Il ne s’arrête jamais. Il ne regarde personne. Dans la pièce cette partie là est jouée sur le principe d’« un-deux-trois soleil ». C’est-à-dire que je dis le texte face au public. Norbert, Mathias et Caroline dansent derrière. Quand je me retourne ils s’arrêtent. Cette scénographie sert le texte. Ce mec qui semble très dynamique, est comme beaucoup de fous et de clochards, quelqu’un d’immobile. Dans le texte je dis que l’homme pressé est un monument. On le retrouve toujours quand on revient. Dans une ville les clochards sont toujours là dans la rue, ce sont les seuls que tu croises et  recroises. Ce sont eux finalement qui  jalonnent ton rapport à la cité. C’est un souvenir, comme une plage, comme un soleil couchant.

Th.D. : Dans toute la pièce tes textes rythment le mouvement comme de vraies percussions. Les rimes et les allitérations jouent le même rôle que les instruments de Mathias.

M. C-F : Dans ce que je fais, et par correspondance avec ce que fait Mathias et les autres aussi, le rythme est très important. Il n’y a pas de musique dans la pièce. A part peut-être sur la partie du looper de Mathias, où il empile les sons. C’est un choix de ne pas avoir utilisé de musique enregistrée. Donc, que ce soit avec le texte, dans la musique des mouvements, il faut qu’on impose un rythme. C’était assez difficile à envisager au début. C’est la première des contraintes. Moi je crois, et on croit tous, que tout est rythme, tout est musicalité. Il y a beaucoup de personnes qui font ça, notamment dans Dancer in the Dark, où Björk jour le rôle d’une ouvrière aveugle. Dans le film tous les bruits des machines deviennent musique.

Th.D. : Vous terminez le spectacle sur cette question : « Tu te demandes qui tu es ? »

M. C-F : En fait, ce n’est pas vraiment une question. On impose aux spectateurs de se poser la question. Oui,  un spectacle sans question est de fait prosélyte, et ça ne nous intéresse pas. Evidement quand on aborde les problématiques de frontières, de traditions, on est obligé de poser des questions, on ne peut pas affirmer des choses, puisque tout est perpétuellement en mouvement. On peut jalonner notre réflexion d’idées, de bornes de pensées. De toute façon se poser des questions est la seule chose intéressante. Répondre n’a aucun intérêt. Il faut poser les bonnes questions.

Et alors…si je savais? se jouera au NECC de la Maison-Alfort les 27, 28 et 29 mars 2011.

Entretien réalisé par Elsa Nadjm

Marionnette en début de carrière


Entretien avec Vy, marionnette de Michèle Nguyen pour le spectacle Vy

28 janvier 2011, au Théâtre Dunois.

Théâtre Dunois : Quel âge as-tu Vy ?

Vy : Je ne sais pas. De toute façon je ne vais pas vraiment grandir… (Hésitation). Disons que je commence ma première vie. J’en aurais certainement plusieurs, mais pour l’instant je m’appelle Vy.

Th.D : Depuis quand connais-tu Michèle Nguyen ? La considères-tu comme ta mère ?

Vy : Je connais Michèle depuis un an et demi. Je ne sais pas si c’est vraiment ma maman. En fait, je préfère dire que mon vrai père c’est Alain, Alain Moreau. C’est lui qui m’a crée. Et c’est chez lui que j’habite. Le problème, c’est qu’Alain a plein d’enfant et il n’a pas le temps de s’en occuper. Michèle est ma maman d’adoption. C’est elle qui prend soin de moi pour l’instant. Elle m’apprend tout, m’explique ce que je peux faire ou ne peux pas faire. Je ne l’écoute pas toujours, et ça l’énerve un peu. Mais elle est très douce avec moi.

Ca n’a pas été facile au début. Elle ne savait pas du tout comment s’y prendre et me faisait mal partout. J’ai eu des torticolis horribles ! J’en avais marre qu’on me torture. Je ne suis pas une marionnette ! Alain avait mal au cœur de nous voir comme ça.

Un jour elle m’a raconté une histoire. Et Michèle, tu sais, elle est vraiment très forte pour ça. J’aime bien l’écouter. Ce jour là, elle m’a raconté l’histoire d’une petite fille qui rêvait d’être facteur. C’est bien d’être facteur. On voyage beaucoup. Elle m’a dit : « tu sais: nous aussi on peut voyager. Si tu veux on peut aller raconter des histoires toutes les deux partout dans le monde ». C’est comme ça que notre histoire a commencé. C’est toujours une question d’histoire avec Michèle. Mais je sais que je ne resterai pas éternellement avec elle.

Th.D : L’histoire de cette petite fille qui veut devenir facteur est l’histoire d’enfance de Michèle Nguyen. Tu interprètes toi-même Michèle lorsqu’elle était petite. Est-ce que cela n’a pas été trop difficile pour toi ?

Vy : Non. Pas du tout. J’ai appris pleins de choses sur Michèle. C’est une histoire très forte. Toute son enfance, elle et ses frères et sœurs, ont habité en Belgique avec leur grand-mère, une femme très stricte et pas très gentille. Son père était loin et voyageait tout le temps. Michèle m’a beaucoup raconté cette histoire, tellement que j’ai l’impression que c’est devenu mon histoire. Je crois que Michèle aussi pense que c’est mon histoire. Je suis tellement parfaite pour le rôle : les cheveux courts, la peau jaune, le nez rouge. Je suis aussi très maladroite. On a un peu le même caractère elle et moi. On aime bien rêver.

Th.D : As-tu déjà pensé faire une séance de dédicace pour tous tes fans ?

Vy : Non pas encore. Je suis un peu timide. Parfois, après la représentation, j’aime bien me cacher derrière la porte et écouter ce que disent les enfants. Ils crient tous « Habibi Habibi !!! ». C’est ce que disait toujours la voisine de Michèle.

Une fois j’ai vu une petite fille qui pleurait. Je crois que l’histoire l’a beaucoup touchée. Je n’ai pas osé aller la voir. Mais je me suis promis que je le ferai la prochaine fois !

C’est bien de les regarder. J’aimerai bien être comme eux. Mais bon, on ne peut pas faire le facteur et être un enfant. Il faut savoir choisir. Je suis une aventurière moi !

Th.D : Quel est ton passage préféré dans la pièce ?

Vy : J’aime beaucoup le moment où je dois faire semblant de gifler Michèle ! (rire). C’est drôle parce que personne ne s’y attend. Mais je préfère par-dessus tout l’épisode de la grand-mère de Michèle qui fouille le soir dans la chambre des enfants et qui trouvent des poèmes de Michèle, signés Jacques Prévert ou La Fontaine, la décrivant grosse, moche et méchante. Michèle imite tellement bien la grand-mère. Je me retiens à chaque fois pour ne pas rigoler. Mais j’aime bien aussi les « moments d’émotion romantique » / « histoires d’amours ». Je n’ai jamais vu Ismaël, mais à la façon dont Michèle en parle, il a l’air d’avoir été un très très beau garçon.

Th.D : Comment te sens tu au Théâtre Dunois, et que fais tu en dehors des représentations ?

Vy : Ca va. Je ne m’ennuie pas trop. On sort un peu avec Michèle pour prendre l’air, et puis je lis. Quand Michèle se repose j’aime bien aller embêter Morane. C’est le régisseur. Il est gentil avec moi. Il a promis de m’amener à Nantes un jour. Un voyage de plus ! Qui sait, peut-être que nous irons un jour au Vietnam avec Michèle et Morane…

Th.D : Veux-tu rajouter quelque chose avant de terminer ?

Vy : Oui peut-être … Je peux faire une annonce ? Merci. Alors, je voudrais dire à la petite fille blonde qui était assise au premier rang la dernière fois, qu’elle avait de très beaux collants. Michèle adore les collants et je voudrais lui en offrir pour son prochain spectacle. Si elle se reconnaît, pourrait-elle me dire où je peux en acheter ?

Entretien réalisé par Elsa Nadjm

Je laisse danser à travers moi

 

Entretien avec Claude Magne, danseur du spectacle Rivages d’Outre Monde, réalisé le samedi 15 Janvier, lors de la conférence Arts et Culture de la Terre, au Théâtre Dunois.

Théâtre Dunois : Tu as commencé la danse assez tard je crois. Comment es-tu arrivé à cet art, et pourquoi ?

Claude MAGNE : J’ai vraiment commencé la danse en tant que discipline à l’âge de 20 ans. C’est un parcours de vie. Je n’ai jamais fait la différence entre la danse et mon existence. Je suis arrivé à la danse un peu par hasard. C’était quelque chose de complètement inconnu dans ma famille. J’ai par contre été sportif de haut niveau jusqu’à l’âge de dix-neuf ans. J’ai été confronté au dopage, alors j’ai arrêté. J’ai voulu en finir avec la performance.

A l’âge de vingt ans j’ai décidé de partir un an en Amérique du sud pour me couper de la société française et voir finalement qui j’étais. Là bas j’ai rencontré des indiens avec qui j’ai vécu pendant quatre mois

Th.D : J’ai cru comprendre que cette rencontre avec les indiens, relève d’un joli hasard.

C.M : Oui, comme beaucoup de choses dans ma vie  d’ailleurs. Tout s’est toujours fait selon le hasard. C’est un peu romanesque. J’étais à Iquitos, au Pérou et voulais remonter en Equateur. J’ai donc pris un bateau pour traverser la jungle par la rivière. En chemin on a croisé une vedette militaire. A ce moment là j’ai entendu le déclenchement des chargeurs de fusils automatiques. J’ai alors compris que j’étais monté sur un bateau de trafiquants. Je me suis un peu planqué. Les trafiquants ont donné de l’argent à l’armée et ont continué la route. Mais ils étaient tout de même contrariés que j’aie vu leur manière de faire. Ils se sont donc arrêtés et m’ont dit de descendre. Je me suis retrouvé là, au milieu de la jungle (rire). J’ai vu le bateau partir. Il fallait bien que je fasse quelque chose quand même. Je n’étais pas paniqué. J’avais eu d’autres mésaventures pendant cette année là. Ce n’était pas bien grave, mais j’étais loin de tout lieu d’habitation. Il s’est avéré que des indiens habitaient près des berges de la rivière.

Ils m’ont assez facilement intégré. C’était assez marrant par ce qu’ils n’étaient pas surpris de me voir. Ils rencontraient de temps en temps des blancs. Le tourisme avait déjà un petit peu commencé à l’époque. Certains chefs de village s’improvisaient guide touristique en amenant deux ou trois blancs quelques jours dans la jungle.

Th.D : Comment communiquiez vous ?

C.M : Ils savaient parler l’espagnol, mais entre eux ils parlaient le jivaro. Ils m’ont très vite dit que j’étais comme eux. Je ne sais pas ce qu’ils entendaient par là, si ce n’est que je me sentais très à l’aise et que j’avais la sensation, dans ce voyage, de revenir à mes origines. J’étais mieux là qu’en France.

Th.D : As-tu expérimenté la danse avec les indiens ?

C.M : Oui. Il y avait une interdiction totale dans la tribu de se disputer. Dès que l’un des leurs critiquait quelqu’un d’autre, il prenait un coup sur la tête. Il était interdit de semer la zizanie dans le village. Une fois par mois, pendant quatre jours ils se réunissaient  autour d’une zone d’herbe pour tourner et danser. C’est à ce moment là qu’ils pouvaient s’harmoniser en exprimant les conflits latents du groupe. Le chaman, qui était aussi le chef du village, apaisait les discordes avec du tabac et des rituels. Chacun vidait sa rancoeur, et c’était reparti jusqu’à la prochaine pleine lune. J’ai participé plusieurs fois à ce rituel, jusqu’à atteindre des catharsis. Quatre jours sans s’arrêter, en plein milieu de la jungle, ça fait tourner la tête et entraîne des modifications des états de conscience.

Suite à cela, un autre chaman du village a proposé de m’initier. Il m’a enseigné la communication avec certaines plantes. Il affirmait qu’elles pouvaient nous parler. J’ai donc fait des retraites dans la forêt.

Au bout de quatre mois j’ai eu envie de rentrer en France. Cela faisait un an que j’étais parti. J’avais surtout envie d’apprendre.  En voyage j’étais tout le temps errant. J’ai appris que le mot danse vient du sanscrit « Tinjan » qui veut dire errer de ci de là. Donc j’étais peut-être en état de danse permanent, je ne savais pas alors, qu’outre l’ivresse, la danse c’est aussi pouvoir voyager, donc maîtriser un certain transport de l’être.

J’ai dansé avec les indiens et je j’ai réalisé que je voulais apprendre par le corps, mais rester un voyageur, vivre pleinement ma condition humaine, rencontrer d’autres humains et communier avec tous les êtres, voyager, dialoguer avec toutes les composantes d’un être humain et élaborer peu à peu des connaissances. Je suis alors rentré en France pour danser.

Th.D : Qu’as-tu fait une fois revenu en France ?

J’ai alors commencé à prendre des cours de jazz et de danse classique. Je me suis retrouvé à vingt ans, en collant noir et t-shirt blanc, tout raide, au milieu de jeunes filles de treize ans. Cela n’a pas du tout marché. Alors j’ai découvert la danse contemporaine et j’ai rencontré des gens qui avaient un vrai parcours. Certains avaient connu la guerre et se posaient beaucoup de questions en tant qu’être humain, ces grandes personnes ne concevaient pas de séparation entre le corps et l’esprit. A partir de la culture occidentale elles suivaient une vision du monde qui n’était pas éloignée de celle des indiens. J’ai par exemple été formé par Karin Waehner et ses successeurs dans le courant de l’expressionnisme allemand. Un jour un chorégraphe m’a accepté comme danseur et j’ai commencé un parcours d’interprète au sein d’une compagnie. Puis, en 1989, j’ai crée ma propre compagnie et réalisé une centaine de spectacles.

Depuis je n’ai pas cessé d’être danseur chorégraphe. Mais parallèlement à ça, il y a eu pour moi deux expériences fondamentales : tout d’abord, l’émergence de la parole à travers la psychanalyse. J’ai suivi une cure psychanalytique pendant huit ans. J’ai alors vraiment pu faire l’expérience de ce qu’est une parole qui émerge. La deuxième expérience est ma rencontre, il y a vingt-cinq ans, avec un maître zen. Il m’a entièrement formé à la méditation, et m’a également demandé de lui succéder. Maintenant j’enseigne le zen, dans la tradition Soto.  Cet homme, Jacques BROSSE est mort il y a trois ans maintenant. Je l’ai accompagné durant son agonie pendant trois jours. J’étais  face à quelqu’un de complètement libéré. Il abordait la mort de façon très joyeuse. Sur son lit de mort, dans son corps de quatre-vingt-dix ans, complètement défait, dans son agonie, il dansait. Et là, j’ai reçu une leçon de danse incommensurable et bouleversante. Comme  je dois lui succéder, j’enseigne en son nom le bouddhisme zen. Je suis devenu un passeur, la partie visible d’une transmission invisible. Je me sens dépossédé de moi-même, et je laisse passer. Cet évènement qui fait de moi un maillon m’a complètement replongé dans ce que j’avais reçu plus jeune : toute l’initiation avec les indiens.

Cette initiation n’avait pas été perdue. J’avais été contacté deux ou trois fois par des guérisseurs indiens qui étaient en Europe. Je ne sais pas comment, mais ils arrivaient à me trouver pour faire des sessions. Il y avait donc, de façon magique, des choses qui continuaient. Ces guérisseurs m’ont dit un jour qu’autour de cinquante ans je devrais me  rapprocher d’eux. Mon maître est mort lorsque j’avais cinquante ans. Le fait d’avoir vécu sa mort et d’être devenu un passeur m’a détaché pour l’instant de mon parcours habituel de chorégraphe. Je me suis finalement retrouvé face à la danse pour un nouveau départ. Je laisse danser à travers moi. Depuis je rencontre beaucoup d’africains qui me disent : « ta danse, c’est exactement ce qu’on fait ! » ou « je sais ce que vous faites monsieur, ce sont les danses de nos ancêtres ! ».

Je viens d’être contacté par un guérisseur colombien qui vit à Barcelone. Il veut qu’on se retrouve pour danser sous son tipi et faire des rites de guérison spirituelle. Certains me disent : « ça me soigne quand tu danses ». Mais moi, je ne comprends rien à tout ça.

Ce dont je suis certain, c’est que ces expériences fondatrices m’amènent aujourd’hui à être simplement le canal de quelque chose, à l’accepter pleinement. En trente ans de pratique, je pense que des choses se sont déposées et ont muri. Les connaissances sont intégrées et me servent de quille pour ne pas perdre pied. C’est un peu comme sur un voilier, la quille permet de rester stable, et de gîter fort s’il y a beaucoup de vent. J’ai eu de la chance, avoir connu ces gens, ces maîtres qui se sont occupés de moi et m’ont transmis des connaissances. Et je peux laisser gîter le navire. Je n’en fini pas de voir où cela peut aller. Et je n’ai qu’un désir, c’est de laisser faire. C’est tellement beau et tellement grand.

Entretien réalisé par Elsa Nadjm